Interview / L’inter-être avec Thich Nhat Hanh

Il est important de comprendre que le bouddhisme est un mode de vie. Les gens peuvent s’intéresser au bouddhisme parce qu’ils ont eu des difficultés avec leur propre religion. Mais pour moi, le bouddhisme est une tradition très ancienne et très large. Il fait partie du patrimoine de l’humanité, et si vous ne savez pas ce dont il s’agit, vous passez à côté de sa sagesse.

Cet article, paru initialement dans sa version originale anglaise, date de 1995. L’interview a été réalisé par Helen Tworkov pour la revue Tricycle.org.

En 1966, un des jeunes leaders du mouvement bouddhiste pour la paix en plein essor.

Tricycle : Des centaines de milliers de personnes ne sont en contact avec le bouddhisme que par votre intermédiaire. Qu’est-il essentiel qu’ils sachent ?

Thich Nhat Hanh : [rires] Connaître le bouddhisme ; ou se connaître eux-mêmes ? Il est important de comprendre que le bouddhisme est un mode de vie. Les gens peuvent s’intéresser au bouddhisme parce qu’ils ont eu des difficultés avec leur propre religion. Mais pour moi, le bouddhisme est une tradition très ancienne et très large. Il fait partie du patrimoine de l’humanité, et si vous ne savez pas ce dont il s’agit, vous passez à côté de sa sagesse.

Tricycle : Tout le monde peut-il en bénéficier ?

Thich Nhat Hanh : Le bouddhisme est davantage un mode de vie qu’une religion. C’est comme un fruit. Peut-être aimez-vous certains fruits (comme les bananes, les oranges, les mandarines, etc) et vous vous engagez à consommer ces fruits. Puis arrive quelqu’un qui vous dit qu’il existe un fruit appelé mangue et que vous devez vraiment goûter ce fruit. Il serait dommage que vous ne sachiez pas ce qu’est une mangue. Manger une mangue ne vous oblige pas à abandonner votre habitude de consommer des oranges. Alors pourquoi ne pas l’essayer ? Vous aimerez peut-être beaucoup. Le bouddhisme est une sorte de mangue, voyez-vous ; c’est un mode de vie, une expérience qui vaut la peine d’être tentée. Il est disponible pour tous. Vous pouvez continuer à être juif ou catholique, tout en appréciant le bouddhisme. Je pense que c’est une chose merveilleuse.

Tricycle : À l’origine, dans votre livre “Changer l’avenir pour une vie harmonieuse“, vous avez publié les quatorze entraînements à la pleine conscience. Je suis curieux de savoir comment vous êtes passé de ces quatorze entraînements aux cinq, mis en avant plus récemment. Il semble que les cinq entraînements soient peut-être plus ‘disciplinés’. Est-ce parce que vous percevez vos élèves comme ayant besoin de plus de discipline ?

Thich Nhat Hanh : Les cinq entraînements à la pleine conscience sont très anciens et remontent à l’époque du Bouddha et étaient appelés “préceptes”. Mais nous pensons qu’ils devraient être reformulés, présentés d’une manière qui puisse être comprise plus facilement par les gens, en particulier les jeunes en Occident. Si vous dites “ Ne faites pas ceci, ne faites pas cela ”, les gens n’aiment pas cela. Ils ont l’impression qu’on les force à faire quelque chose. En Asie, nous profitons également de cette reformulation des cinq entraînements, car l’Asie est désormais en contact avec l’Occident et occidentalisée dans sa vie quotidienne.

Tricycle : Quelle est la pratique des entraînements ?

Thich Nhat Hanh : Pratiquer les entraînements, c’est se protéger soi-même et protéger les personnes que l’on aime ; c’est protéger la société. C’est pourquoi nous parlons de ‘Compassion’ dans le premierentraînement, et non plus de ‘Ne pas tuer’. Il est formulé ainsi parce qu’il s’agit d’une pratique de protection de la vie. Je fais le vœu de m’abstenir de tuer, m’abstenir d’encourager les gens à tuer. Je fais le vœu de faire tout ce que je peux pour protéger la vie et empêcher le meurtre, non seulement avec mon corps, avec ma parole, mais aussi avec mon mode de vie, avec ma pensée. En étant conscient·e, en pratiquant la pleine conscience, vous savez que la souffrance naît de la destruction de la vie. Les gens sont prêts à accepter cela comme une ligne directrice de leur vie. Et il en va de même pour les quatre autresentraînements.

Tricycle : Vous avez dit “ pour vous protéger et pour protéger votre famille ”. Que vouliez-vous dire exactement ?

Thich Nhat Hanh : J’utilise le langage de tous les jours. Lorsque vous vous exercez à ne pas boire d’alcool, vous ne vous protégez pas seulement vous-même, vous protégez votre famille, votre mari, votre femme, vos enfants ; vous protégez votre société. Si vous ne vous soûlez pas au volant, vous protégez les gens ; non seulement vous, mais aussi votre famille. Si vous mourez dans un accident, votre famille souffrira. Le simple fait de s’abstenir de boire vous permet de protéger la personne que vous pourriez blesser. C’est très simple.

Thich Nhat Hanh est un érudit bouddhiste reconnu.

Tricycle : Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez lorsque vous évoquez les ‘ancêtres’ ou notre ‘héritage’ en matière de karma ? On a l’impression que ce que nous appelons ‘karma’ est en quelque sorte génétique, biologique, qu’il relève de la transmission génétique.

Thich Nhat Hanh : Le karma est une action, et l’action du père peut affecter les enfants. Lorsque vous pratiquez, vous transformez le karma. Vous pratiquez de la sorte non seulement pour ‘votre’ transformation mais aussi pour la transformation de vos parents, de vos ancêtres. Au Vietnam, un dicton dit que lorsque le père consomme trop de sel, le fils doit boire beaucoup d’eau. Et c’est pareil pour le karma, ou l’action. Vous n’êtes pas les seuls à devoir souffrir, vos enfants aussi doivent souffrir. C’est pourquoi la pratique desentraînements permet de se protéger soi et les futures générations.

Tricycle : Cette idée de lignée génétique est-elle compatible avec la réincarnation ?

Thich Nhat Hanh : Je ne peux que sourire. La réincarnation signifie qu’il y a quelque chose qui entre dans le corps. Ce quelque chose peut être appelé ‘âme’, ou ‘conscience’, quel que soit l’appellation que vous souhaitez lui donner. Le préfixe ‘ré’ signifie ‘à nouveau’, ‘encore’ ; réincarnation signifie ‘à nouveau dans le corps’. L’idée est que l’âme peut sortir et que vous pouvez entrer. Ce n’est peut-être pas le meilleur terme, ce n’est pas un mot très bouddhiste. Dans le bouddhisme, il y a le mot renaissance ou réincarnation, et puis il y a l’enseignement de base du Bouddha qui porte sur le ‘non-soi’. Tout se manifeste en raison de conditions. S’il n’y a pas de corps, nos perceptions, nos sensations et notre conscience ne peuvent pas se manifester.

Tricycle : Non nés, mais manifestés ?

Thich Nhat Hanh : Oui. Le corps est donc une condition. Il y a beaucoup d’autres conditions. Il existe au moins deux types de bouddhisme : le bouddhisme populaire et le bouddhisme profond. Le type de bouddhisme dont vous parlez est très important. Il nécessite étude et mise en pratique, car tout ce que vous dites peut immédiatement être mal compris et créer des dégâts. Le véritable enseignement est celui qui se conforme à deux choses : Premièrement, il est conforme à l’intuition bouddhiste. Deuxièmement, il est approprié pour la personne qui le reçoit. C’est comme un médicament. Il faut que ce soit un vrai médicament et qu’il convienne à la personne qui le reçoit. Parfois, vous pouvez donner à quelqu’un un traitement très coûteux, mais il meurt quand même. C’est pourquoi, lorsque le Bouddha rencontre quelqu’un et lui offre un enseignement, il doit connaître cette personne afin d’être en mesure de lui offrir l’enseignement approprié. Même si l’enseignement est très précieux, si vous ne l’adaptez pas à l’autre personne, ce n’est pas un enseignement bouddhiste. Et pour d’autres personnes, il s’agira d’un excellent enseignement. S’il n’est pas adapté à la personne, on ne peut pas dire qu’il s’agit d’un enseignement bouddhiste parce qu’il fait des dégâts, bien davantage que de bien. Si vous offrez ce qui n’est pas approprié, vous détruisez les gens.

Tricycle : Sur quel plan vous adressez-vous aux milliers de personnes qui lisent vos livres ?

Thich Nhat Hanh : La plupart de ces livres ont un public ou des lecteurs spécifiques. Lorsque Jésus-Christ s’adressait à quelqu’un, il devait connaître cette personne en particulier pour lui parler. Il en va de même pour les soutras. Vous devez savoir à qui le Bouddha s’adresse. Peut-être que le Bouddha ne s’adresse pas à vous. Il s’adresse à une autre personne. Mais si vous savez à qui le Bouddha s’adresse dans cette personne, le Bouddha peut également vous parler. C’est très important.

Tricycle : Y a-t-il un problème à rendre les enseignements appropriés pour un très grand nombre de personnes en Occident qui n’ont pas la moindre culture bouddhiste ?

Thich Nhat Hanh : Nous devons tous examiner le problème de l’adéquation de l’enseignement, car c’est un gros problème. Les cinq entraînements à la pleine conscience ont été longtemps présentés en Chine, au Vietnam et au Tibet, dans leur version originelle – la formulation ne posait pas problème[Rires]. Mais quand on les présente aux jeunes d’ici, ils disent : “ Je n’aime pas qu’on me donne des ordres. ”

Tricycle : Comment le fait de vivre votre vie a-t-il affecté la façon dont vous présentez les enseignements ? L’importance des choses a-t-elle évolué au fil du temps en ce qui concerne la façon dont vous l’exprimez, ou ce que vous dites, ou encore ce que vous pensez que le monde a besoin de savoir ?

Thich Nhat Hanh :Au Village des Pruniers, des réfugiés vietnamiens viennent étudier et pratiquer aux côtés d’Européens et d’Américains. Pendant la retraite d’été, j’avais l’habitude de donner des enseignements du Dharma en trois langues : vietnamien, français et anglais. Nos amis occidentaux étaient très curieux des enseignements que j’offrais en vietnamien. Quand ils sont venus écouter la traduction avec des écouteurs, ils se sont rendu compte que ma façon d’enseigner est très différente quand c’est en vietnamien. J’ai conscience de m’adresser à des personnes qui ont un passé de souffrance particulier. Leur souffrance n’est pas exactement la même que celle qu’ont dû subir les Occidentaux.

Tricycle :Pouvez-vous nous expliquer cette différence ?

Thich Nhat Hanh : Supposons que nous parlions d’une famille de réfugiés qui a souffert en tant que boat people. Il se peut que des personnes meurent au cours de ce dangereux voyage. Parfois, un enfant est vivant, et ses parents sont morts. Ils ont souffert de la perte d’un être cher, mais les circonstances sont différentes.

J’avais donc l’impression que les enseignements du Dharma donnés aux Vietnamiens paraîtraient un peu étranges aux Occidentaux. Mais, à différentes reprises, des amis occidentaux sont venus me m’interroger : “ Pourquoi ne nous parlez-vous pas des mêmes problèmes ? ” Et c’est la même chose pour les Vietnamiens – chacun est curieux de ce que je raconte à l’autre. Il s’avère qu’il y a des choses qui sont communes aux deux cultures, et chacune profite de l’enseignement offert à l’autre.

Réfugiés vietnamiens à bord du Roland, bateau affrété par Thich Nhat Hanh et ses amis pour secourir les gens en mer au large de Singapour en 1976.

Tricycle : L’éveil peut-il être réalisé par la respiration en pleine conscience – qui semble être au cœur de tout votre enseignement ?

Thich Nhat Hanh : Bien sûr. La respiration en pleine conscience vous aide à voir votre colère, votre frustration, votre souffrance. Lorsque vous respirez en pleine conscience, vous vous exercez à regarder profondément en vous-même. Vous êtes constitué d’émotions, de perceptions, de formations mentales et de conscience. Quelle est votre véritable nature sinon ces choses ? Ce sont les perceptions erronées qui vous font souffrir, et si vous ne connaissez pas la nature de vos propres perceptions, vous n’avez aucune chance de vous libérer de votre souffrance. Votre véritable nature est donc la nature de vos sensations, de vos perceptions, de vos formations mentales et de votre conscience.

La vraie nature ne désigne pas quelque chose d’abstrait, mais votre nature en tant que nature de l’Un. Si, en pratiquant la méditation, vous ignorez la présence de l’injustice sociale et le fait que des gens meurent chaque jour, vous ne regardez pas votre véritable nature, car tout cela est la manifestation de notre conscience collective, notre vraie nature.

Tricycle : Une très grande partie de vos enseignements semble concerner le comportement.

Thich Nhat Hanh : Pourquoi ne dites-vous pas ‘la vie quotidienne’, ou ‘la capacité à être dans le moment présent et répondre à ce qui est là’ ?

Tricycle : Eh bien, par exemple, vous parlez beaucoup d’être heureux, comme si créer du bonheur de manière très délibérée était en soi bénéfique, alors qu’une si grande partie de la ‘vie quotidienne’ semble concerner la colère, la frustration, le désespoir.

Thich Nhat Hanh : J’ai remarqué que les gens s’occupent trop du négatif, de ce qui est mauvais. Ils ne contactent pas assez ce qui ‘n’est pas mauvais’ – et on observe la même chose de certains psychothérapeutes. Pourquoi ne pas essayer l’autre voie, celle qui consiste à observer le patient et voir les choses positives, toucher ces choses et les faire fleurir ?

En vous réveillant le matin, vous pouvez reconnaître “ je suis vivant·e ” et voir qu’il vous reste vingt-quatre heures à vivre, pour apprendre à regarder tous les êtres avec les yeux de la compassion. Si vous êtes conscient·e que vous êtes vivant·e, que vous avez vingt-quatre heures pour créer une nouvelle joie, cela suffira à vous rendre heureuses et à rendre les gens autour de vous heureux. C’est une pratique du bonheur.

Tricycle : Il est très difficile d’imaginer que quelqu’un puisse sortir du Vietnam, comme vous l’avez fait, et être complètement libéré de la colère. Vous considérez-vous comme étant libre de toute colère ?

Thich Nhat Hanh : Vous devez pratiquer afin de réduire votre colère, et faire en sorte que prévale la ‘non colère’. La non-colère est une formation mentale saine que vous pouvez toucher. Lorsque vous avez vu votre pays tout entier détruit, des millions de personnes mourir, il est naturel que vous soyez en colère. Mais par la pratique du regard profond, vous pouvez discerner des choses que les autres ne peuvent pas voir. Vous pouvez voir que les soldats américains avaient eux aussi très peur, et que c’est la raison pour laquelle ils ont largué tant de bombes. Ils ne savaient pas ce qui se passait en bas quand une bombe explosait.

Si vous vous exercez à regarder profondément, vous vous interrogez : “ Pourquoi sont-ils venus ici ? Sont-ils venus avec l’intention de tuer ? De détruire notre pays ? ” Si vous aviez eu le moindre contact avec les soldats, vous auriez vu qu’ils avaient été envoyés pour tuer ou être tués, et que les soldats vietnamiens ne veulent pas non plus être tués ; ils ne veulent pas tuer, mais ils sont forcés de le faire. Lorsque vous vous exercez à regarder de cette façon, vous voyez que la cause profonde de la guerre est une politique basée sur une perception erronée de la situation ; tant au Vietnam que dans le monde. Vous comprenez clairement que le véritable criminel réside dans les perceptions erronées.

Tricycle : Vous arrive-t-il encore d’être en colère à propos de certaines choses, qu’il s’agisse de la guerre d’il y a trente ans ou de situations d’aujourd’hui ? Devez-vous encore vous entraîner à dissoudre la colère ?

Thich Nhat Hanh : Les graines de colère sont toujours là. Mais dès que vous les remarquez, et maintenez vivante votre compréhension, elles n’ont aucune chance de se manifester. La compréhension est quelque chose qui reste avec vous, et la pratique des préceptes, la pratique de la méditation, vous aide constamment à approfondir votre compréhension.

Au Vietnam, durant la guerre, quand vous étiez assis dans la salle de méditation et que vous entendiez les bombes tomber, vous deviez être conscient que les bombes tombaient et que des gens mouraient. Cela fait partie de la pratique. La méditation signifie être conscient de ce qui se passe dans le moment présent ; dans votre corps, dans vos sensations, dans votre environnement. Mais si vous voyez ce qui se passe et ne faites rien, où est votre conscience ? Et où serait alors votre éveil ? Votre compassion ? Pour ne pas vous perdre, vous devez être capable de poursuivre la pratique là, au milieu de tout cela. Mais personne ne peut être complètement présent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je constate qu’après avoir parlé à deux ou trois personnes qui souffrent profondément, je ressens moi-même le besoin de me retirer pour récupérer.

Tricycle : Vous êtes devenu si populaire que j’ai entendu des gens dire “ Thich Nhat Hanh est un mouvement, pas un enseignant ”.

Thich Nhat Hanh : Ce n’est pas mon impression. Je me vois comme un enseignant très paresseux, comme un moine très paresseux.

Tricycle : Je ne pense pas que beaucoup de gens vous voient de cette façon.

Thich Nhat Hanh : J’ai beaucoup de temps pour moi. Et ce n’est pas facile. De par ma nature, je n’aime pas décevoir les gens, et il m’est très difficile de dire non aux invitations. Mais j’ai appris à connaître mes limites, j’ai appris à dire non et à me retirer dans mon ermitage pour avoir du temps pour la marche méditative, l’assise, du temps au jardin, avec les fleurs et d’autres choses comme ça. Cela fait vingt-cinq ans que je n’ai pas utilisé le téléphone.

Jardinage aux Patates Douces près de Paris dans les années 70.

Mon emploi du temps est libre. C’est un privilège. Je me souviens parfois d’un père catholique en Hollande qui garde toujours un beeper sur lui. Je lui ai demandé : “ Pourquoi devez-vous garder ça ? ” et il m’a répondu : “ Je n’ai pas le droit d’être déconnecté de mes paroissiens ”. Eh bien, dans ce cas, vous avez besoin d’un assistant. Parce que vous ne pouvez pas continuer à être utile aux autres si vous ne prenez pas soin de vous. Votre solidité, votre liberté, votre bonheur, sont essentiels pour les autres. Prendre soin de soi est très important. J’ai appris à me protéger. Cela ne veut pas dire que je dois être désagréable avec les gens, mais quand je partage l’enseignement avec les professionnels de la relation d’aide, eh bien, je dis toujours : “ Vous travaillez si dur. Médecins, infirmières et travailleurs sociaux, vous travaillez trop dur. Et si vous êtes confrontés à tant de stress, vous ne pouvez plus continuer, vous êtes épuisés. Alors, je vous en prie, trouvez des moyens pour vous protéger, tous les moyens possibles. Réunissez-vous et discutez des stratégies d’autoprotection. Sinon, vous ne pourrez pas aider les gens pendant à long terme ”. Et comme j’incite les autres à le faire, je le fais moi-même.

Tricycle : On vous appelle souvent le “père du Bouddhisme engagé”. Mais on s’inquiète du fait que le mouvement bouddhiste engagé aux États-Unis soit très différent de ce dont vous parlez concernant votre propre vie, que les gens ne se soucient pas assez de leur propre protection à travers leur pratique. Il semble qu’il y ait une certaine confusion autour de votre travail à ce sujet ; l’idéal qui est parfois projeté en Occident est que l’action sociale est une pratique, mais cela a été utilisé comme un moyen de remplacer les formes contemplatives de la pratique par l’action sociale.

Thich Nhat Hanh : Eh bien, dans une situation difficile comme celle de la guerre, vous ne pouvez pas vous dissocier d’une société qui souffre. Vous devez vous engager et faire tout ce que vous pouvez pour aider. Tout le monde est capable de prendre le temps de s’asseoir, de marcher, de manger en pleine conscience, de manger en silence, seul ou avec la Sangha. Si vous abandonnez des choses aussi élémentaires, comment pouvez-vous vous considérer comme un bouddhiste pratiquant ? Si vous êtes intelligent, vous trouvez beaucoup de temps pour pratiquer pendant votre journée, même en préparant votre dîner ou une tasse de thé. Il n’y a pas de frontière entre la pratique et la non-pratique.

Pour ceux qui ne font qu’en parler, je n’ai pas grand-chose à offrir. Mais pour ceux qui veulent vraiment pratiquer, je dirais qu’il est possible de pratiquer la méditation toute la journée. Même si je ne fais que trois ou cinq pas, je pratique toujours la méditation marchée. Je le fais, je ne me contente pas de le dire. C’est ce que j’ai toujours fait, même pendant un voyage de cent jours en Amérique du Nord, l’environnement le plus difficile pour la pratique.

Tricycle : L’environnement de l’Amérique du Nord est-il le plus difficile pour la pratique ?

Thich Nhat Hanh : Oui, parce que les gens sont toujours extrêmement occupés, et si pressés ! Pendant ces cent jours de retraites et d’enseignements du Dharma, j’ai constamment suivi ma respiration. Je pratique toujours la marche méditative, même à l’aéroport.

Tricycle : Quelle est la différence entre trois pas effectués en pleine conscience et trois pas en marche ‘non consciente’ ?

Thich Nhat Hanh : Marcher en pleine conscience, c’est marcher d’une manière telle que vous savez que vous marchez. Vous êtes conscient de chaque pas. Il y a la solidité, la pleine conscience, la conscience que vous êtes vivant ; c’est vous qui marchez, pas un fantôme. Vous êtes complètement vivant. Vous ne marchez pas seulement pour arriver quelque part, mais pour être entièrement présent à chaque pas que vous faites.

Méditation marchée avec sa communauté au Village des Pruniers, Juin 2014.

Tricycle : Est-il possible que le bouddhisme engagé en Amérique du Nord soit utilisé aux États-Unis pour créer un bouddhisme plus dilué, ou ce que certains appellent le “bouddhisme allégé” ?

Thich Nhat Hanh : Je pense que tout est possible. Tout pourrait aboutir à cela. Si vous pratiquez, c’est très bien. La question est de savoir si les gens pratiquent suffisamment. Le bouddhisme engagé est engagé parce que vous êtes exhorté et encouragé à pratiquer l’assise pour générer de la joie et de la stabilité, tant pour vous-même que pour les personnes qui vous entourent.

Je dis parfois : “ Asseyez-vous pour votre père. Asseyez-vous pour votre mère. Asseyez-vous pour votre sœur. Asseyez-vous pour moi ”. En effet, quand nous nous asseyons comme cela, vous obtenez la joie, la stabilité, et tous vos ancêtres en vous obtiennent la joie et la stabilité. Si moi, votre professeur, je suis malade ce jour-là, vous vous asseyez pour moi aussi, parce que le résultat de votre assise nous profite à tous. Ainsi, s’asseoir en silence dans la salle de méditation, seul ou avec la Sangha, c’est déjà du bouddhisme engagé. Lorsque vous souriez, c’est du bouddhisme engagé, parce que sourire ainsi, c’est se détendre et apporter de la joie. Lorsque vous souriez, tous vos ancêtres sourient avec vous ; vos enfants et petits-enfants aussi. Et, si vous pouvez sourire, vous construisez votre Sangha avec votre sourire.

Une personne souriante est essentielle à la Sangha. Quand une personne souriante se rend dans votre Sangha, fraîche, agréable, vous devez la prier instamment de rester parmi vous, parce que c’est un plus pour la Sangha. Le bonheur d’une personne est très important pour le monde. C’est pourquoi le bouddhisme engagé signifie que vous pratiquez la méditation assise ou la marche méditative au monastère non seulement pour votre ‘soi’, mais que vous pratiquez ainsi partout, où que vous soyez, et pour toute la société.

Tricycle : Aux États-Unis, beaucoup de gens parlent maintenant de “Bouddhisme Engagé” comme s’il permettait de reproduire un sens chrétien de la charité, l’impression que vous êtes ‘engagé’ si vous travaillez avec des sans-abri, ou pour des projets de lutte contre le sida.

Thich Nhat Hanh : Je pense que nous avons besoin d’Enseignant·es du Dharma pour nous aider à mieux expliquer le bouddhisme engagé. L’une des choses que j’ai essayé de faire est d’inciter les gens à créer des Sanghas. Il existe un type de pratique que nous appelons ‘bâtir la Sangha’. C’est quelque chose d’essentiel. Si vous n’avez pas de Sangha, vous perdez très vite votre pratique. Dans notre tradition, nous disons que, sans la Sangha, vous êtes comme un tigre ayant quitté sa montagne pour rejoindre la plaine ; il sera vite attrapé et tué par les humains. Si vous pratiquez sans Sangha, vous abandonnez votre pratique.

Que vous soyez psychothérapeute, médecin, infirmier/ère, travailleur social, peu importe votre fonction, votre survie en tant que pratiquant repose sur le fait d’avoir une Sangha. La première chose à faire est donc de bâtir une Sangha. C’est ce que nous préconisons toujours au cours des retraites. Le dernier jour de chaque retraite, nous organisons des sessions où nous abordons l’art de bâtir la Sangha. Nous expliquons que la première chose à faire en rentrant chez soi après une retraite est de construire une Sangha pour que la pratique puisse se maintenir. Si vous êtes entouré d’une Sangha, vous avez la possibilité de vous asseoir ensemble, de marcher ensemble, d’apprendre ensemble, et vous ne perdrez pas votre pratique. Sinon, en quelques semaines ou quelques mois, vous serez emporté et vous ne pourrez plus parler de pratique, qu’elle soit ‘engagée’ ou ‘non-engagée’. On ne pourra plus parler de pratique du tout. Bien que je parle de bouddhisme engagé, je vis toujours comme un monastique, et je me sens très engagé. Je ne me sens pas déconnecté de qui que ce soit.


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What is Mindfulness

Thich Nhat Hanh January 15, 2020

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