{"id":280645,"date":"2022-04-09T17:28:00","date_gmt":"2022-04-09T15:28:00","guid":{"rendered":"https:\/\/plumvillage.org\/?p=280645"},"modified":"2022-04-08T18:25:05","modified_gmt":"2022-04-08T16:25:05","slug":"extrait-du-journal-de-thay-ecrit-le-23-decembre-1962","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/plumvillage.org\/fr\/articles-fr\/extrait-du-journal-de-thay-ecrit-le-23-decembre-1962","title":{"rendered":"Extrait du journal de Thay \u00e9crit le 23 d\u00e9cembre 1962"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ce journal a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit aux \u00c9tats-Unis puis au Vi\u00eat-Nam entre 1962 et 1966. Nous assistons, au fil des pages, \u00e0 l&rsquo;\u00e9veil d&rsquo;une conscience et \u00e0 la construction d&rsquo;un \u00eatre humain de rare qualit\u00e9. <\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-style-default\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/plumvillage.org\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/803272-thich-nhat-hanh-1024x576.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-214982\" srcset=\"https:\/\/plumvillage.org\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/803272-thich-nhat-hanh-1024x576.jpeg 1024w, https:\/\/plumvillage.org\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/803272-thich-nhat-hanh-499x281.jpeg 499w, https:\/\/plumvillage.org\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/803272-thich-nhat-hanh-768x432.jpeg 768w, https:\/\/plumvillage.org\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/803272-thich-nhat-hanh.jpeg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Nos joies et nos peines, ce que nous aimons et ce que nous n&rsquo;aimons pas sont tellement influenc\u00e9s par ce qui nous entoure que, souvent, nous laissons notre environnement nous dicter notre fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre. Nous nous laissons entra\u00eener par les sentiments \u201cpublics\u201d si bien que nous ne sommes plus capables de comprendre nos propres aspirations. Nous devenons \u00e9trangers \u00e0 nous-m\u00eames, enti\u00e8rement soumis.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m&rsquo;arrive parfois de me sentir pris entre deux \u201cmoi\u201d, le faux impos\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 et celui que j&rsquo;aime appeler \u201cmon vrai moi\u201d. Trop souvent, nous confondons les deux et nous nous persuadons que le moule impos\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 est notre vrai moi. Ce combat entre nos deux \u201cmoi\u201d d\u00e9bouche rarement \u00e0 une r\u00e9conciliation. Notre esprit devient un champ de bataille sur lequel les cinq agr\u00e9gats &#8211; la forme, les sentiments, les perceptions, les formations mentales et la conscience de notre \u00eatre &#8211; sont dispers\u00e9s comme les d\u00e9bris qui volent au passage d&rsquo;un ouragan. Les arbres s&rsquo;\u00e9croulent, les branches se cassent, les maisons s&rsquo;effondrent. Ces moments-l\u00e0 sont ceux au cours desquels nous sommes le plus seuls et pourtant, chaque fois que nous survivons \u00e0 une telle temp\u00eate, nous grandissons un peu. Sans de telles temp\u00eates, je ne serais pas celui que je suis aujourd&rsquo;hui. La plupart du temps, je ne les sens venir que lorsqu&rsquo;elles s&rsquo;abattent sur moi. Elles arrivent sans pr\u00e9venir comme si elles s&rsquo;approchaient sur des pantoufles de soie. Je sais qu&rsquo;elles ont d\u00fb couver longtemps, bouillonnant dans mes pens\u00e9es et mes formations mentales et pourtant, lorsque cet ouragan fou s&rsquo;abat sur moi, rien ne peut m&rsquo;aider. Je suis battu en br\u00e8che et d\u00e9chir\u00e9 mais je suis aussi sauv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis pass\u00e9 \u00e0 travers une telle temp\u00eate l&rsquo;automne dernier. Cela a commenc\u00e9 en octobre. J&rsquo;ai d&rsquo;abord pens\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un nuage furtif mais, au bout de quelques heures, j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 sentir que mon corps \u00e9tait en train de partir en fum\u00e9e, qu&rsquo;il s&rsquo;en allait \u00e0 vau-l&rsquo;eau. Je suis devenu une paille emport\u00e9e par le vent et j&rsquo;ai compris soudain \u00e0 quel point j&rsquo;\u00e9tais vuln\u00e9rable. Il ne s&rsquo;agissait pas de philosophie ou d&rsquo;une exp\u00e9rience d&rsquo;illumination. C&rsquo;\u00e9tait une impression ordinaire, tout \u00e0 fait ordinaire et j&rsquo;ai compris que l&rsquo;entit\u00e9 que, jusqu&rsquo;ici, j&rsquo;avais prise pour moi \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 une fabrication. Ma vraie nature, je le r\u00e9alisais, \u00e9tait beaucoup plus r\u00e9elle, \u00e0 la fois plus belle et plus laide que je ne l&rsquo;avais imagin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette exp\u00e9rience a commenc\u00e9 peu avant onze heures du soir dans la nuit du 1er octobre. J&rsquo;\u00e9tais en train de feuilleter des livres au 11\u00e8me \u00e9tage de la biblioth\u00e8que Butler. Je savais qu&rsquo;elle allait fermer lorsque j&rsquo;ai d\u00e9couvert un livre qui concernait mon travail de recherche. Je l&rsquo;ai pris sur son rayon et l&rsquo;ai tenu entre mes deux mains. Il \u00e9tait grand et lourd. J&rsquo;ai lu qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en 1892 et donn\u00e9, cette m\u00eame ann\u00e9e, \u00e0 la biblioth\u00e8que de Columbia. Il y avait, coll\u00e9 au dos de la couverture, un morceau de papier indiquant les noms de ceux qui l&rsquo;avaient emprunt\u00e9. Il ne l&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 que deux fois, en 1915 et en 1932. J&rsquo;\u00e9tais le troisi\u00e8me. Est-ce que vous vous rendez compte ? Nous \u00e9tions le 1er octobre 1962. En soixante-dix ans, deux hommes seulement s&rsquo;\u00e9taient trouv\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 je me tenais. Ils avaient enlev\u00e9 le livre de son rayon et d\u00e9cid\u00e9 de le consulter. Je fus pris de l&rsquo;envie irraisonn\u00e9e de rencontrer ces deux personnes. Je ne sais pourquoi mais j&rsquo;aurais m\u00eame voulu les serrer dans mes bras. Mais elles s&rsquo;\u00e9taient \u00e9vanouies et moi, bient\u00f4t, je dispara\u00eetrais \u00e0 mon tour. Sur une ligne droite, deux points ne peuvent jamais se rencontrer. Je pouvais rencontrer deux personnes dans l&rsquo;espace, mais pas dans le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis rest\u00e9 l\u00e0 quelques minutes, tenant le livre dans ma main. Alors je me suis souvenu de ce qu&rsquo;Anton Cerbu m&rsquo;avait dit la veille tandis que nous discutions sur notre travail de recherche concernant le bouddhisme vietnamien. Il m&rsquo;avait dit que j&rsquo;\u00e9tais encore jeune et moi, je ne l&rsquo;avais pas cru. J&rsquo;ai le sentiment d&rsquo;avoir v\u00e9cu longtemps et d&rsquo;avoir vu beaucoup de choses dans ma vie. J&rsquo;ai presque 36 ans, ce qui n&rsquo;est pas jeune. Mais cette nuit, tandis que je me tenais entre les rayons de la biblioth\u00e8que Butler, j&rsquo;ai compris que je n&rsquo;\u00e9tais ni jeune ni vieux, que j&rsquo;existais et qu&rsquo;en m\u00eame temps je n&rsquo;existais pas. Mes amis savent que je peux \u00eatre aussi joueur et espi\u00e8gle qu&rsquo;un enfant. J&rsquo;aime gambader et entrer pleinement dans le jeu de la vie. Je sais aussi me mettre en col\u00e8re. Je connais le plaisir d&rsquo;\u00eatre lou\u00e9. Je suis souvent au bord des larmes ou du rire. Mais qu&rsquo;y-a-t-il au del\u00e0 de ces \u00e9motions ? Comment puis-je toucher cela ? Et s&rsquo;il n&rsquo;y a rien, pourquoi suis-je si certain qu&rsquo;il y a quelque chose ?<\/p>\n\n\n\n<p>Je tenais encore le livre lorsque j&rsquo;ai ressenti une faible lueur de perspicacit\u00e9. J&rsquo;ai compris que j&rsquo;\u00e9tais vide d&rsquo;id\u00e9al, d&rsquo;espoirs, de points de vue et de convictions. Je n&rsquo;avais aucune promesse \u00e0 tenir envers les autres. \u00c0 ce moment m\u00eame, le sens de moi-m\u00eame en tant qu&rsquo;entit\u00e9 parmi d&rsquo;autres entit\u00e9s avait disparu. Je savais que cette vision int\u00e9rieure ne venait pas d&rsquo;une d\u00e9ception, du d\u00e9sespoir, de la peur, du d\u00e9sir ou de l&rsquo;ignorance. Un voile s&rsquo;\u00e9tait lev\u00e9 silencieusement et sans effort. C&rsquo;\u00e9tait tout. Si vous me battez, me jetez des pierres ou m\u00eame si vous me fusillez, tout ce qui est consid\u00e9r\u00e9 comme \u201cmoi\u201d va se d\u00e9sint\u00e9grer Alors ce qui est r\u00e9ellement l\u00e0 va se r\u00e9v\u00e9ler de soi-m\u00eame, subtil comme la fum\u00e9e, insaisissable comme le vide sans \u00eatre pour autant de la fum\u00e9e ou du vide, laid et pourtant pas laid, beau et pourtant pas beau. C&rsquo;est comme une ombre sur un \u00e9cran.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce moment, j&rsquo;ai eu le sentiment profond d&rsquo;\u00eatre \u201crevenu\u201d.  <\/p>\n\n\n    <div class=\"panel panel-books align        panel-open \n         \n        no-title\">\n                <div class=\"row row-collapsable\">\n            <div class=\"col-md-12\">\n                <div class=\"row \">\n                                                                                                <div class=\"index-item index-book col single-book\">\n                                <a class=\"link-zoom\" data-base-class=\"lg-hide-close-button\" data-small-btn=\"false\" data-fancybox=\"block_62487251cecc2\" data-type=\"ajax\" data-touch=\"false\" href=\"https:\/\/plumvillage.org\/fr\/books\/feuilles-odorantes-de-palmiers\"><span class=\"book-cover\"><span class=\"icon icon-bg icon-zoom\"><\/span><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"450\" height=\"700\" src=\"https:\/\/plumvillage.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/FR-LIVRE-Feuilles-odorantes-de-palmier.jpg\" class=\"attachment-medium size-medium wp-post-image\" alt=\"\" \/><\/span>\n                                                                            <figcaption>Feuilles Odorantes de Palmiers<\/figcaption>\n                                                                    <\/a>\n                            <\/div>\n                                                            <\/div>\n            <\/div>\n        <\/div>\n    <\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce journal a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit aux \u00c9tats-Unis puis au Vi\u00eat-Nam entre 1962 et 1966. 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