1ère partie
Cet entretien entre Soeur Giác Nghiêm et Soeur Tại Nghiêm nous offre un magnifique aperçu de son parcours de foi, de transformation et de joie profonde dans le service. L’article sera publié en deux ‘épisodes’, surveillez bien nos publications ;-)

Soeur Tại Nghiêm :
Chère Su me, nous allons bientôt célébrer les 60 ans de l’Ordre de l’Inter-Être. Après tant d’années de pratique et d’engagement, que signifie pour vous le Bouddhisme engagé ?
Soeur Giác Nghiêm :
C’est précisément ce qui m’a amenée auprès de Thây. J’aurais pu choisir une voie religieuse contemplative, mais la vie de Thây et de Su Co Chân Không, que j’ai rencontrés en 1985, m’ont amenée à choisir cette voie, alors que Thây était venu à Lyon offrir son premier enseignement en français. Rencontrant le Dharma de Thây, j’ai dit « je dois l’appliquer, tout de suite, pas seulement pour moi » (c’est ça pour moi ‘engagé’). En tant que kinésithérapeute, je travaillais à l’hôpital auprès de personnes âgées et en fin de vie ; je les voyais souffrir, sans savoir comment gérer leurs émotions, leurs souffrances, comment tenir.
Et je me suis régalée : j’ai apporté le Dharma, la pratique, tout de suite à l’hôpital, sans jamais le dire, c’est zen. Je pratiquais la marche méditative, pour moi, dans les couloirs, cela m’apaisait. Quand je quittais un patient, je fermais la porte et allais vers le suivant, sur le souffle méditatif ; devant la chambre d’un patient je laissais derrière moi ce que m’avait dit le précédent, ne gardant que l’essentiel à transmettre au corps médical. Thây m’avait appris ça.
Entrant dans la chambre, je regardais avec des yeux neufs, comme un flash, vite, ce qui dans la chambre était important ou pas, et, sans le dire, j’apportais la méditation au lit du patient. La méditation de l’inter-être. Certaines personnes étaient en grande solitude.
Pour moi, le Dharma c’est joyeux. Alors j’ai fait voir aux patients le drap de coton, planté en Afrique, les petites graines arrosées… puis les personnes qui avaient transporté le coton. Le regard profond. J’ai vu que cela soulageait beaucoup les personnes, elles ne se sentaient plus seules. Je leur parlais des personnes qui avaient travaillé le drap pour elles, même les petits papillons, les vers de terre, tout était là, la pluie, le soleil. Sans leur dire, je montrais qu’elles n’étaient pas seules.
Vivre en profondeur, Servir dans la joie
Aux malades souffrant d’hémiplégie ou de parkinson, j’ai appris la marche méditative, dans les couloirs, sans parler de méditation. On marchait doucement, sans parler ; dès qu’ils avaient du mal à avancer (surtout les parkinsoniens) on s’arrêtait et je leur disais : « quel est votre arbre préféré » ? (eux voulaient continuer à essayer d’avancer, je leur disais « non, non, il faut pratiquer l’arrêt »).
Je le dis pour que vous puissiez l’utiliser pour d’autres personnes.
On pratiquait l’arrêt et s’ils disaient « le cerisier » alors je disais : « ok, on va devenir des cerisiers en fleurs, dans le couloir de l’hôpital ». Ça lâchait prise de l’impuissance. C’était l’arrêt, créatif, la beauté dedans, cela leur plaisait beaucoup. Il y a des synapses dans le cerveau, des passages entre les nerfs. Chez les parkinsoniens, même jeunes, la dopamine n’arrive pas facilement, ça s’épuise. En s’arrêtant on faisait autre chose, on ne sollicitait plus les neurones et la zone de synapses se remplissait jusqu’à pouvoir recommencer la marche. Moi, je ne faisais rien, j’aidais ; j’ai transmis la méditation au lit, aidé pour les pansements d’escarres, souvent très douloureux, pour des personnes qui perdaient la mémoire et n’étaient plus très conscientes du monde. Je venais la veille, je les interrogeais sur les belles choses de leur vie, et j’utilisais cela pour contrebalancer la douleur. J’ai aidé à pratiquer l’arrêt, regarder et reconnaître la réalité, puis changer de disque, de cd comme disait Thây.
Avant le pansement, on entendait le chariot, et la personne disait « ah ! ». Je disais « oui c’est le chariot du pansement. Parlez-moi de la flûte que joue votre fils » jusqu’à ce qu’elle soit couchée et qu’on puisse commencer le pansement. Je ne niais jamais la vérité.
Offrir le Dharma
Quand on enlevait le pansement et qu’elle avait très mal je disais « oui vous avez très mal, revenez à votre respiration et dites bien ‘j’ai très mal’, en respirant calmement. » puis, je disais « il y a d’autres endroits dans le corps, si je place ma main là, elle est fraîche ou chaude ? ».
J’attirais l’attention ailleurs. Et si la douleur était quand même trop forte, alors la respiration et la présence la rendaient supportable. La personne ne hurlait plus… J’ai transmis cela au personnel soignant « vous pouvez faire cela, à deux ». Autrement, la personne se débattait terriblement. J’ai vite utilisé les pratiques de Thây dans mon métier. Pour moi, le Bouddhisme est engagé, dans la Vie. Quel que soit le métier, on trouve des méditations qui soulagent.
Soeur Tại Nghiêm :
Et avez-vous partagé à Thây ce que vous mettiez en pratique dans votre travail à l’hôpital ?
Soeur Giác Nghiêm :
Oui, quand je commençais une nouvelle pratique de méditation, j’écrivais à Thây : « Cher Thây, j’ai fait ça aujourd’hui »… même si je n’avais pas de réponse.
Un jour, pendant un séjour au Village des Pruniers, je ne suis pas allée à la marche méditative et, sous le tilleul du hameau du haut, j’ai écrit pour Thây ce que j’avais fait avec mes malades. Thây est venu, très gentil et il m’a dit, « alors, soeur Elisabeth » (il m’a toujours appelée soeur Elisabeth.) Il n’a pas dit « vous n’êtes pas venue marcher avec nous »… non.. il m’a demandé ce que je faisais : « voilà, cher Thây, j’ai mis en pratique vos enseignements et, à l’hôpital, cela donne de bons résultats ; je suis en train de tout marquer ». il m’a dit « chaque fois que vous trouvez un nouveau moyen de pratiquer, il faut me l’envoyer ». En fait, il n’a pas dit ‘il faut‘, mais ‘envoyez-le moi‘.
C’est ce que j’ai fait. J’ai utilisé beaucoup la marche méditative. C’est important à souligner. Les résultats de ce bouddhisme engagé étaient tellement visibles que j’avais des stagiaires kinés, (je suis kiné), qui ont demandé que je donne des cours à leur école.
Des infirmières aussi et des dames qui s’occupaient de faire des soins, laver les personnes, m’ont fait venir à la DMR, tant elles étaient stupéfaites du résultat. Pas moi hein, encore une fois, mais la pratique.

Regarde-moi dans les yeux,
ils débordent d’amour ;
tu as choisi le plus beau des chemins.
Soeur Tại Nghiêm :
Après cette expérience du partage de la pleine conscience au sein de l’hôpital, comment le bouddhisme engagé a-t-il continué à se manifester dans votre vie quotidienne ?
Soeur Giác Nghiêm :
Chez moi, en famille, je n’ai jamais imposé d’assise silencieuse ni l’arrêt au son de la cloche ; j’ai juste poursuivi ma vie, mais de plus en plus consciente et présente. C’était aussi du bouddhisme engagé.
J’ai écrit des petits contes, les ai lus à mes enfants (il y a la non-peur dedans, beaucoup de choses). Et quand ils posaient des questions, je répondais toujours par des choses très naturelles, très simples, pour leur expliquer des choses très profondes que Thây nous enseignait. C’est vraiment quelque chose d’important.
Le bouddhisme engagé pour moi c’est aussi oser prendre la plume, écrire aux chefs d’État “ça va pas quoi !!”. Mais gentiment.
Quand a éclaté la guerre entre la Russie et l’Ukraine, j’ai écrit une lettre gentille à Monsieur Poutine, disant qu’il envoyait ses propres enfants à la mort, qu’il n’y avait pas de différence entre enfants et jeunes soldats ukrainiens, puis ses propres enfants russes. Que c’était des pauvres petits gars qui allaient mourir ou être estropiés, abîmés et que je savais que lui il aimait sa famille, qu’il savait s’occuper de ses enfants, les aimer.
Je lui ai écrit : « Si vous voulez que votre nom soit relié à la beauté, vous pouvez arrêter la guerre maintenant. Il vous suffit de dire ‘ça suffit maintenant, on arrête’ et retirer vos troupes. Vous pourriez devenir célèbre pour ce très beau geste. »
Je l’ai envoyée en russe, au Kremlin. Sans mon adresse, par respect par rapport à mes sœurs ; on ne sait jamais.
J’ai aussi fait partie d’Amnesty, comme secrétaire médicale, puis pour envoyer des lettres. Pour moi, c’est le bouddhisme engagé aussi. Recevoir une lettre écrite par Amnesty et soutenir en signant, en disant “Monsieur le Président” … et en signant.
Toujours des lettres courtoises, vous comprenez ? Polies, respectueuses, mais directes, sans échappatoire.
J’ai fait ça pendant des années. On peut être engagé dans beaucoup de domaines. En sangha, à Saint-Etienne, on a pris soin des sans-domicile-fixe. Beaucoup venaient, on leur donnait des habits, un lieu où se laver, des coiffeuses pour tailler les cheveux, s’ils voulaient, ou la barbe des messieurs. On leur préparait un petit quelque chose à manger ou des choses joyeuses, l’esprit du zen, toujours. On les écoutait et on leur parlait comme ici, il y avait une ambiance, jamais de violence.
Thây le savait, il nous protégeait. Thây et Su Co. En ma présence, cela a duré dix ans ; les autres ont continué presque dix ans encore.
Voilà, des choses très simples en fait.
Rien ne peut se faire seul.e.
Ensemble, on peut tout faire, passer par-dessus toutes les difficultés.

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