Les cent années de Thây

Alors que nous venons de célébrer les 100 ans de Thich Nhat Hanh, le 11 octobre dernier, nous vous proposons quelques réflexions tirées du centième épisode du podcast The Way Out Is In, et dont le thème était : Qu’est-ce qui fait que Thây est différent ? Que nous a-t-il légué ? Et comment pouvons-nous mettre cela en pratique face à la polycrise que nous traversons aujourd’hui ?

Thich Nhat Hanh invitant la cloche, été 2009.

La Bodhichitta de Thây

Jo Confino : Quelle est donc l’essence même de Thay qui lui a permis de créer et d’exercer une influence aussi considérable dans le monde ?

Soeur Hien Nghiem (true dedication) : Thay avait en effet une extraordinaire bodhicitta, cet esprit d’amour qui veut aider. Il aurait pu choisir de vivre dans une cabane au sommet d’une montagne pour profiter de sa sérénité et de son éveil, tout en savourant sa liberté, son éveil, sa paix et l’émerveillement d’être en vie, mais il avait un profond désir de soulager la souffrance. Et je trouve cela vraiment extraordinaire chez lui : il n’a jamais renoncé à mettre à profit chaque journée, chaque minute, chaque instant pour soulager la souffrance sous toutes ses formes, notamment en incarnant une certaine manière d’être, tout en soulageant la souffrance.

Je pense donc que la bodhicitta de Thay le distingue véritablement de très nombreuses autres figures spirituelles marquantes, peut-être parce qu’il faisait preuve d’une créativité et d’une détermination sans faille pour soulager la souffrance et trouver des voies universelles permettant d’y échapper.

Je pense aussi que ce qui le différencie est qu’il ne s’est pas limité à transmettre le Dharma du Bouddha pour le principe. Le succès du bouddhisme en soi ne l’intéressait pas. Il souhaitait que l’humanité devienne une espèce ‘meilleure’. Et il voulait que les actions humaines occasionnent moins de souffrances aux autres êtres humains et à la planète.

Et c’est là, je pense, l’une des idées les plus extraordinaires de Thay : nous devrions être prêts à abandonner toutes nos opinions et tous nos attachements, y compris nos opinions et nos attachements au bouddhisme. C’est ainsi qu’il a transcendé même le zen et le bouddhisme. C’était tout simplement, je pense, un être humain extraordinaire qui souhaitait partager et développer des pratiques et des façons d’être au monde à travers la pleine conscience, à travers les Cinq Entraînements à la Pleine Conscience et les 14 Entraînements à la Pleine Conscience, qui sont des moyens des concrets offerts aux humain.e.s pour nous permettre d’améliorer notre condition humaine. Et je pense que c’est là un héritage tout à fait inhabituel pour un maître zen.

Thay était pleinement lui-même

En ce qui concerne la personnalité de Thay, je pense que ce que j’ai toujours trouvé si extraordinaire chez lui lorsque j’étais en sa présence, (que ce soit lorsque nous étions assis à boire du thé, à apprendre et à étudier avec lui, ou à agir à ses côtés), c’est qu’il était pleinement lui-même. C’était un esprit véritablement libre.

Il restait profondément fidèle à lui-même. Il avait véritablement franchi un cap, complètement libéré de toute envie de plaire aux autres.

Je me souviens que Thay a dit un jour que le sourire de la pleine conscience, dont on entend souvent parler dans bon nombre de ses enseignements ou même dans les chants du Village des Pruniers, revêt une grande importance. Et dans plusieurs enseignements, il précisait bien qu’il ne s’agissait pas d’un sourire diplomatique. Ce n’est pas un sourire factice. Ce n’est pas un sourire destiné à faire plaisir aux autres. C’est un sourire de liberté. C’est un sourire de sérénité. C’est un sourire entre vous, vous-même et le monde, le cosmos.

Je pense que Thay avait cette incroyable liberté de ne pas chercher à plaire à qui que ce soit. Et il était pleinement lui-même. C’était une personne extrêmement polie et humble, mais il n’avançait qu’à son propre rythme. Il entrait dans chaque pièce selon ses propres conditions. Il côtoyait toutes ces personnes extraordinaires, parfois influentes, puissantes et célèbres, mais en restant lui-même. Il ne cédait jamais, il ne faisait jamais de concessions. Et pour moi, c’était là son côté de maître zen. C’était là sa liberté totale. Il s’était affranchi de cette comédie des convenances sociales. C’était simplement un être humain franc, sérieux, qui ne s’embarrassait pas de futilités, dont la mission était de soulager la souffrance et d’aider les êtres humains à devenir de meilleures personnes.

Thay durant la retraite d’été de 2014

La simplicité et les bases solides que Thay nous a transmises

Jo Confino : Certaines personnes ont dit que les enseignements de Thay étaient trop simplistes. Et j’ai beaucoup de mal à accepter cela car, de mon point de vue, il les a rendus incroyablement accessibles. C’est comme s’il avait pris toute cette complexité, l’avait réduite à l’essentiel, puis l’avait partagée d’une manière qui rendait son assimilation extrêmement facile. Alors, qu’est-ce qui caractérise Thay ? Il aurait pu se contenter d’étudier les Soutras et de proposer des traités et des traductions très complexes, mais il a choisi de s’adresser au cœur des gens. Pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ?

Frère Phap Huu: Je pense que c’est l’un des plus beaux cadeaux qu’il m’ait offerts personnellement, ainsi qu’à tant d’amis et de personnes qui ont eu la chance de lire ses livres, d’écouter ses Enseignements du Dharma ou de participer à une retraite. Car je peux le dire sans détour : je ne serais même pas moine sans Thay. Le bouddhisme n’a jamais figuré parmi mes priorités quand j’étais enfant, du genre : « Ohhh, le bouddhisme, c’est trop cool. » Le bouddhisme n’était pas cool. Ce n’est que lorsque je suis venu à une retraite que je me suis dit : « Waouh, c’est quelque chose de très profond. »

D’après mon expérience personnelle, nous recherchons tous la compréhension. C’est tout simplement quelque chose que nous voulons pouvoir appréhender. Quand je l’ai entendu parler, même si je n’en comprenais pas toute la profondeur, son ton et sa simple présence n’avaient rien de spectaculaire. Il n’avait pas besoin d’une scène ornée de milliers de fleurs, ni d’un autel derrière lui, ni d’un grand Bouddha en toile de fond. Il voulait simplement se présenter comme une personne simple. Et cela, pour moi, renvoie à ses ancêtres, au Bouddha, à la simplicité du Bouddha…

Ce que faisait Thay, ce que je ressentais vis-à-vis du bouddhisme dans son ensemble, c’était de retourner aux sources, à la manière dont le Bouddha enseignait. Et dans tous ses soutras, le Bouddha a toujours dit : « Mon enseignement consiste à comprendre la souffrance, à s’en libérer et à la transformer. » C’est là le cœur des enseignements, leur essence même. Comprendre cette dimension, c’est comprendre ce qu’est le bonheur, ce qu’est la paix, ce qu’est le bien-être.

Thay, sur le plan de l’enseignement, semble simple, car il a lui-même réussi à se transformer. Et c’est pourquoi ce qu’il dit est très clair, car Thay montre qu’il n’y a rien de mythique là-dedans. Voilà ce que vous faites et voilà ce que vous pouvez faire.

L’une des forces que je ressens quand je l’écoute, c’est qu’il nous donne la certitude que, si l’on intègre ces pratiques dans notre vie quotidienne, si on les met en œuvre avec sincérité, on ne sera plus la même personne. Nous deviendrons une personne différente.

Retraite des 60 ans de l’Ordre de l’Inter-être, juin 2026, Village des Pruniers

Poursuivre la voie de Thay en période de crises multiples

Jo Confino : Pouvez-vous replacer les enseignements de Thay dans le contexte actuel ? Les gens disent que ce n’est pas une époque de changement, mais un changement d’époque. Comment, d’une certaine manière, le Village des Pruniers et ces enseignements peuvent-ils apporter un soutien en ces temps si difficiles ?

Sœur Hien Nghiem : Je pense que notre rôle principal est d’être une communauté de résistance : une communauté vivante, résidentielle, simple et heureuse, qui s’oppose à la tendance dominante, quelle qu’elle soit… Et la principale orientation que Thay nous a donnée était la suivante : « Soyez une communauté de simplicité, de paix, de pleine conscience et d’acceptation de la souffrance. Soyez cette communauté. »

Pour nous, cela signifie que nous sommes des centaines de personnes à la campagne (en haute saison, nous dépassons largement le millier) et que nous vivons nos heures et nos journées dans un esprit de pleine conscience, dans un esprit de fraternité, sororité et adelphité et de solidarité. Nous menons une vie respectueuse de la planète, en adoptant un mode de vie aussi écologique, bio et végétalien que possible : pas de substances toxiques, pas d’alcool.

Nous observons les choses en profondeur et prenons du recul par rapport à la course effrénée afin d’avoir un regard neuf sur celle-ci. Et je pense que cette distance par rapport au monde est vraiment importante pour cultiver un regard neuf et ne pas avoir l’impression que tout (l’inertie et la tendance générale) est inéluctable… Je pense donc que c’est l’une de nos premières missions : incarner un mode de vie heureux, harmonieux et différent. Et ensuite, préserver cette lumière pour les générations futures, loin de la course effrénée…

Et c’est précisément cette communauté monastique qui devient alors un refuge pour toute personne souhaitant venir y trouver asile afin de prendre du recul, que ce soit pour une semaine, trois mois ou un an : prendre du recul et partager ce point de vue avec nous, ce qui nous permet d’aborder sous un angle différent les diverses crises que nous traversons.

Et toutes ces crises sont des crises humaines ; or, si nous ne comprenons pas la nature humaine, nous ne pourrons pas aller au fond de ces crises.

D’où vient ce consumérisme effréné qui alimente tous ces comportements économiques, impérialistes, extractivistes et exploiteurs de la part des nations et des entreprises ? C’est un problème lié à la nature humaine. Et nous sommes ici pour étudier ce que signifie comprendre notre propre nature humaine et la manière dont fonctionnent les êtres humains. Comment transformer la cupidité et le désir ? Comment transformer nos habitudes ? Comment transformer cette tendance à nous réfugier dans le consumérisme ?

C’est ce que nous apprenons ici, au Village des Pruniers, à l’échelle individuelle, personnelle, humaine et communautaire, et cela nous aide à trouver le courage d’aborder les problèmes du monde, car nous les voyons clairement : les différences de culture, de langue, de croyances, de points de vue et de convictions, et la manière dont elles mènent à la violence, à la discrimination, à la destruction et à l’oppression. Nous en sommes témoins à petite échelle ici, et cela nous aide à pouvoir proposer une voie de non-violence dans le monde.

Quel est donc notre rôle en ce moment ? Je pense que notre mission est de continuer à former une communauté qui incarne une autre façon de vivre, d’être et d’agir.

En cliquant ci-dessous, vous pouvez poursuivre ce thème en écoutant l’épisode 100 du podcast ‘the way out is in’ (la solution est à l’intérieur) en anglais avec possibilité de transcription en français


Chère communauté mondiale bien-aimée, nous savons que vous êtes là, que vous perpétuez l’œuvre de Thay à travers chaque pas et chaque respiration en pleine conscience dans tout ce que vous faites, et cela nous remplit de joie et de gratitude.

Outre le podcast « The Way Out Is In », nous souhaitons vous faire découvrir quelques-unes des nombreuses façons dont nous, en tant que communauté multiple, perpétuons l’œuvre de Thay. Nous espérons que ces ressources vous aideront à nourrir votre bodhicitta, à trouver une communauté (sangha), à rester en lien et à vous impliquer, ainsi qu’à cultiver la compréhension, l’amour, la compassion et la sagesse nécessaires pour transformer et guérir nos souffrances individuelles et collectives, afin que la paix, l’amour et le bonheur s’épanouissent dans nos cœurs et dans le monde.


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What is Mindfulness

Thich Nhat Hanh January 15, 2020

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