2ème partie

Soeur Tại Nghiêm :
Comment, avec la communauté de la Maison de l’Inspir, continuez-vous à faire découvrir cette pratique aux familles et aux jeunes ?
Soeur Giác Nghiêm :
Nous sommes très engagées et continuons à accueillir de nombreux jeunes, notamment les membres de Wake Up. Pendant de nombreuses années, nous avons proposé une demi-journée un samedi sur deux, l’après-midi, à la Maison de l’Inspir pour accueillir les familles.
Nous avons aidé les parents à apprendre à faire confiance à leurs enfants (même les plus jeunes) qui guidaient la marche méditative ou la cérémonie du thé, et invitaient la cloche. Pendant la marche méditative, les parents fermaient les yeux et se laissaient guider par un petit enfant. Tout le monde était si présent, si plein de pleine conscience.
Pour moi, c’est ça le bouddhisme engagé en action : transformer la vie des familles.
Une fois par an, les parents organisaient une retraite de trois à cinq jours, où parents et enfants pratiquaient ensemble.
Soeur Tại Nghiêm :
Sur le chemin du service, quels ont été les plus grands défis pour vous, Su me ?
Et comment les avez-vous surmontés?
Soeur Giác Nghiêm :
Je pense que le plus grand obstacle que j’ai rencontré, c’était me dire comment les autres vont prendre ce que je fais ; c’est tellement ‘original’ !
Ça, c’était mon obstacle, il venait de moi, craindre que les autres ne comprennent pas. Le bouddhisme était peu connu, puisque le premier enseignement de Thây en français, c’était en 84 ou 85, un peu avant Noël, je crois. Mon obstacle, c’était craindre que cet engagement ne soit pas compris.
Compris comme une secte et qu’on m’interdise de pratiquer à l’hôpital, alors même que je pouvais en voir les résultats positifs. Cette crainte d’être non comprise et rejetée dans ce travail, alors que je voyais les résultats, c’était mon obstacle. Mais quand le chef de service m’a dit, Madame, vous avez carte blanche, ça a balayé toutes mes craintes. Mes obstacles viennent de moi, pas de l’extérieur.
Soeur Tại Nghiêm :
Vous êtes une bodhisattva de l’écoute profonde, une belle continuation du bodhisattva Avalokita.
Racontez-nous ce qui a vous motivée à offrir l’écoute profonde aux amis à la Maison de l’Inspir ?
Soeur Giác Nghiêm :
C’est héréditaire. Ma maman écoutait les gens, beaucoup. Elle amenait quelquefois des sans-domicile-fixe à la maison. Il y avait ça chez nous, l’écoute. Mon grand-père faisait ça, ma grand-mère aussi. Donc ça fait partie de notre famille, nos gènes. Il n’y a aucun mérite pour moi d’écouter comme ça.
Mais je peux vous raconter comment l’écoute profonde de la sangha a pu transformer quelqu’un, ça va ? Une belle histoire.
Soeur Tại Nghiêm :
Oh, bien sûr !
Soeur Giác Nghiêm :
Un jour on a vu apparaître à la maison de l’Inspir à Noisy-le-Grand, un monsieur, couché sur sa moto. Tu sais, tatouages, cheveux en pétard, allure de rockeur à l’ancienne, blouson noir…
À l’époque tout le monde n’était pas tatoué. Il est venu, on l’a accueilli bien sûr, il nous a dit « je m’appelle François ».
Il est très content que je raconte son histoire, sans dire son nom de famille, juste François.
Il a écouté l’enseignement, fait la marche méditative avec nous, je l’ai accueilli comme un sans-domicile-fixe, comme j’avais l’habitude. Moi ça ne m’éblouit pas, je n’ai pas peur, puisque j’ai vécu avec eux quand même un petit peu.
Au partage sur le Dharma, il nous raconte sa vie.
Qu’il a été un enfant délaissé par ses parents, traînant dans les rues, buvant de l’alcool déjà vers 10-12 ans, se droguant. Encore jeune, son état physique était très abîmé. On voyait un être qui avait trop vécu, mal vécu.
Tout le monde, laïcs et monastiques, on l’a écouté, sans rien faire d’autre que l’écouter. Il a parlé presque tout le temps, on ne l’a jamais interrompu. Il nous a dit, « je viens chez vous aujourd’hui parce que j’ai failli tuer l’amant de ma femme. Aujourd’hui ». « J’avais un couteau, prêt à le tuer et je ne l’ai pas fait. Je me suis souvenu que j’avais vu un livre avec une adresse, Noisy-le-Grand, la Maison de l’Inspir. »
Et voilà, il était là. Chaque jeudi, il venait à la journée de pleine conscience ouverte au public, apprendre à vivre, être aimé, reconnu, comme les sans-domicile, écouté, quoi qu’il dise.
Un jour, il vient : « Voici ma fille. Je lui ai demandé de m’offrir le plus beau cadeau possible pour mon anniversaire. Elle m’a demandé, qu’est-ce qui te ferait plaisir pour ton anniversaire papa ? Et je lui ai dit, donne-moi une journée. Et elle a dit, oui, quel jour ? Jeudi. Voilà. Je viens vivre cette journée avec elle. »
Ensemble et entouré par le groupe, il s’est confié et a demandé pardon à sa fille. Tout le monde pleurait. C’était très touchant, vu qu’il était un homme qui buvait, drogué, avec des comportements pas du tout raisonnables. Et il a demandé pardon à la petite.
Il a fait pareil plus tard, avec son fils. Avec la même question, et il l’a amené chez nous. Pour qu’il voie l’endroit où papa avait trouvé refuge. Et pareil, il a fait une confession devant son fils. 17 ans, le jeune, la petite elle devait avoir 16 ans.
Il a fait cette confession et changé sa vie. Complètement.
Un jour, nous étions un tout petit groupe, cinq personnes, dont une femme policière qui venait à la maison apprendre la non-violence, le calme, le bouddhisme engagé. Merveilleuse, cette femme. On ne disait jamais la profession, juste le nom si on voulait.
Donc j’ai fait parler les 5 personnes l’une après l’autre. On écoute. Quand arrive le moment de François, il me regarde, yeux pétillants, grand sourire : « Vous savez quoi ? » Je lui dis non, pas encore (pour stimuler la personne à parler). Et il me dit, « j’ai cherché toutes les armes que j’avais dans la maison ».
Là, j’ai vu la policière devenir de cette couleur. ‘Oulala, où je suis tombée ?’
Et François continue, « J’ai sorti toutes les armes, et les ai mises au centre de mon salon, comme une grosse montagne ».
Vous imaginez ? Tant d’armes, c’est qu’il avait peur ! Une grosse montagne.
« Mais qu’est-ce que tu vas en faire François ? » « J’ai une idée sœur Elisabeth, j’ai un ami forgeron. Je vais toutes les lui donner, il fera une statue de la liberté. » La liberté, pas de là-bas, mais comme quand on est libre.
Il avait arrêté l’alcool, la drogue, les stimulants. Il vivait une vie, pacifique.
Et là il avait sorti tous ces joujoux. Il les a fait fondre pour faire une statue, de quelqu’un de libre.
« Excellente idée François ! Il faut absolument faire ça !»
Et ma jeune femme continuait à être blanche comme ça…
Il me regarde dans les yeux, avec franchise : « j’ai gardé quelque chose. »
« Oui François, c’est déjà bien que tu aies pu te débarrasser de tout le reste. Qu’est-ce qui te reste ? »
« Un marteau, au grand manche, quand je suis sur la moto, s’il s’approche ! »
On voyait bien l’expression de la peur.
J’ai dit, « écoute, tu as vu le sacrifice que tu as déjà fait ? Si c’est nécessaire pour toi, tu le gardes ». Il était épaté.
Le Noël suivant, j’allais partir pour passer Noël avec ma maman. A la fin du DVD de Thây, je le vois arriver. « Oh, ça c’est merveilleux. Tu sais, à cinq minutes près, tu me manquais ».
« Sœur Elisabeth, j’ai un cadeau ».
Et il me donne quelque chose, dans une serviette de table à carreaux, rouge et blanc. C’était le marteau. Il s’était débarrassé de toutes ses armes. Grâce à la sangha. Quelle évolution !
J’avais l’impression qu’il avait ça en lui depuis des millénaires mais endormi.
Je lui dis : « tu vas l’enrouler et on va le poser sur l’autel du Bouddha, cinq jours, pour le purifier. Tu vas le poser toi-même et le remettre à Bouddha en disant, c’est ma dernière arme, Seigneur Bouddha ».
Je lui avais raconté l’histoire d’Angulamaya « C’est ma dernière arme. Je ne veux plus me servir des armes contre les hommes. »
C’est ce qu’il a fait. Après, il est devenu cinéaste, il a fait un film où son fils joue son rôle quand il était jeune. Et ça a eu du succès. Il était très content de sa réalisation.
Miracle ! Une très belle histoire.
Il y a beaucoup d’histoires de couples réconciliés, de familles réconciliées, des changements de vie comme ça. Comme ici. La main de Thây vers les personnes qui en ont besoin.
Soeur Tại Nghiêm : Une dernière question, avant que le soleil se couche. Que voudriez-vous dire aux jeunes membres de l’ordre de l’inter-être, pour les inspirer.
Soeur Giác Nghiêm :
Première chose, la vie est belle. Pour moi, elle est belle.
Et c’est vrai, elle est belle, aussi.
Deuxième chose : Vous avez choisi la voie la plus belle.
Regardez mes yeux, ça ruisselle d’amour. Vous avez choisi la voie la plus belle.
La vie est belle, quoi qu’il arrive. Vous avez choisi une voie magnifique, qui peut changer le monde.
En l’an 2000, l’UNESCO a fait appel à Thây pour voir que proposer au monde pour le changer. Thây a sorti les cinq entraînements à la pleine conscience, il a dit : « Voilà, avec ça, on change le monde ».
Ils en ont mis six dans leur version finale, mais l’esprit des cinq entraînements y figurait totalement.
J’ai entendu dire que 60 millions de personnes ont signé le Manifesto.
Ça, je leur dis aux jeunes. Que ça peut vraiment changer.
Si nous changeons notre attitude, tout va changer.
Et puis, rien ne peut se faire que ensemble.
Pour moi, ce sont les trois points essentiels.
Rien ne peut se faire seul.
Ensemble, on peut tout faire, passer par-dessus toutes les difficultés.

Soeur Giac Nghiem réside au Monastère de la Maison de l’Inspir qui offre des retraites le weekend en français tout au long de l’année, sur base de donations.